projet participatif

art participatif

Habiter

Faire exister du matrimoine dans l'espace public

Projet de l'atelier Tçpç

Avec l'aide de l’association Art Images Blanquefort, L’équipe de la RA Domaine de Corbeil et de l’EHPAD le Verger du Coteau
Et le soutien de: l'Iddac, la DRAC Aquitaine, le dispositif L'un est l'autre la mairie de Blanquefort.

en partenariat avec Le relais Gironde

Créations sonores : Bérengère Cerezalès

Photographies : Francis Peyré, Pierre Ferva, atelier Tçpç

[de avril 2016 à octobre 2017]

Habiter au-delà d’une domiciliation c’est être présent quelque part, visible et actif sur un territoire. C’est aussi se l’approprier.

 

C’est un projet, qui vise à ancrer les résidentes* de l’EHPAD Le Verger du Coteau et de la RA Domaine de Corbeil dans la vie de la cité, sur leur territoire de vie : Blanquefort (33).

La première phase du projet consistait à identifier leurs lieux de résidence, plus ou moins visibles, par des travaux de tricot urbain entre chez elles et l’espace public.

Ainsi ont été habillés le portail de l’EHPAD et un arbre de la RA.

La seconde phase, la création d’une tente de délassement, appuie leur implication citoyenne puisqu’elles participent de manière créative aux festivals de la ville en mettant à disposition ce lieu de répit.

 

C’est une démarche qui se veut espace d’échange entre les résidentes des deux structures, le personnel, mais aussi avec leur famille, les autres habitants de la commune, les institutions, associations … C’est une promotion du travail «domestique» de ces femmes, souvent tourné vers l’utilitaire mais qui peut tendre vers l’artistique et faire œuvre ou scénographie. Ainsi elles ont pu se projeter vers un futur, celui de la conception/fabrication.

 

Depuis son début, cette création s’est attachée à mettre en œuvre des matières issues de récoltes au sein des entourages des participantes et de l’équipe du projet, ainsi que de glanages dans les recycleries du territoire.

(ré-emploi de tricot déjà réalisé par des résidentes, récupération de bourre pour coussins, restauration de cadres plus ou moins anciens, collecte de napperons, et d’anciens draps teints par la suite, assemblage de tissus de seconde main, tissage de chutes de tissus … ).

*Ce texte parle des résidentes au féminin pour simplifier l’écriture et parce que la très grande majorité des participantes sont des femmes. N’y voyez aucune ségrégation.

Vous les discrets, les prudents, les modestes, vous qui pouvez vous sentir inutiles ou en marge de cette arrogante «société active » ; à vos aiguilles, à vos pelotes : la rue vous appartient ! Ayez la main lourde en couleurs et montrez un peu ce que vous savez faire.

Poétique d’habitantes

 

La notion d’habiter peut être comprise au sens classique et premier d’occuper un logement, de demeurer dans un lieu où l’on a ses habitudes. Pourtant, on peut aussi considérer l’habiter comme le fait d’être présent au monde et à autrui. Sans entrer dans toute la complexité de ce que peut être cette présence au monde et à autrui, il est sûrement intéressant de se poser la question des présences dans la ville. Certaines semblent plus marquées, parfois partout, tout le temps, d’autres se font bien plus discrètes ou périphériques. En effet, il est des présences que l’on remarque à peine dans l’espace public car dans certains cas, elles sont concentrées sur un espace perçu comme clos et isolé du reste de la cité. Là, peut-on vraiment parler d’habiter et d’habitants ? Y a-t-il des individus plus ou moins habitants car plus ou moins présents ?  

Dans ce projet, il s’est agît bien sûr d’intervenir sur l’habitat au sens classique du terme, mais aussi de révéler des présences au monde et à autrui. Ici, le principe de révélation a été l’art urbain que l’on peut considérer comme une façon poétique d’habiter le monde. L’habiter poétiquement, dans ce cas, est né d’un savoir-faire ancien et quasi–exclusivement féminin sous la forme d’aplats colorés de tricot venus habiller des éléments frontières entre le dehors et le dedans d’espaces concentrés de présences discrètes : l’EHPAD « Le verger du coteau » et la RA « Domaine de Corbeil ». Ces présences discrètes se sont alors rendues visibles hors les murs. Que de courage pour vaincre l’autocensure et s’afficher dans la rue. Chacune s’y étant mise, la présence collective a certainement été plus soutenable. Que de travail pour habiter poétiquement cet espace public. Mais c’est bien à travers l’exercice long et laborieux du tricot, geste hérité de femmes, pratiqué quotidiennement et pourtant si peu valorisé, que ce groupe de femmes solidaires et travailleuses s’est pour une fois approprié la rue. 

Cependant, l’apparition soudaine et ponctuelle de présences discrètes était-elle suffisante ? N’y avait-t-il pas une nécessité de dépasser cette présence en frontière, déjà marquante mais potentiellement anecdotique ? Lorsque le discret se fait visible peut-on décemment l’arrêter ? La suite de ce projet semble avoir trouvé une réponse à ces questions en invitant les participantes à penser leur présence au long terme et en des lieux divers à travers l’itinérance dans Blanquefort d’une tente détente, comme une occasion de répit offerte aux autres habitants. Cet objet précieux a alors été l’objet de toutes les attentions créatrices ; tapis tissés sur de grands métiers, coussins à la main rembourrés avec soin, mobiles de napperons. Tout le pouvoir créatif redécouvert de ce groupe de femme y est passé. Entre le don et la projection, cette tente est alors devenue comme une ambassadrice qui les a re-présentées au-delà de leurs nouvelles marques et au cours du temps.

« L’être humain (ne disons pas l’homme) ne peut pas ne pas habiter en poète. Si on ne lui donne pas, comme offrande et don, une possibilité d’habiter poétiquement ou d’inventer une poésie, il la fabrique à sa manière »

H. Lefèvre, La Révolution urbaine

Attention travaux… d’aiguille

 

        Elle se sent vieille et donc inutile. Elle pense qu’elle ne sert plus à rien et n’ose plus rien dire. Et pourtant elle habite bien là, parmi les autres ses contemporains et puis les autres dehors ceux qui travaillent, produisent et répondent aux demandes de la société. Elle ne produit rien elle et c’est bien ça le problème. Pourtant, elle a donné toute sa vie. Elle en a fait des heures elle aussi. Et sans compter en plus. Elle a été active. Mais maintenant c’est différent. Certes, elle a ses petites habitudes avec les copines et elle ne se laisse pas aller à ne rien faire car il faut bien s’occuper, mais ça n’est pas pareil…

         Alors quand deux artistes lui proposent de se la jouer artiste de l’urbain en tricotant, tissant et cousant, elle est un peu désarçonnée. Comment ça tricoter pour couvrir un portail ou un arbre à l’extérieur de la résidence ? Ne serait-ce pas plus utile de tricoter pour des associations caritatives ? Quitte à y passer des heures autant que ça serve à quelqu’un non ? Après tout c’est toujours comme ça que ça a fonctionné dans sa vie : donner son temps oui mais pas dans le vide, pas pour soi et certainement pas pour l’art.

         Et pourtant… Force est de constater qu’elle se prend au jeu. Et puis avec les autres résidentes elles se partagent des astuces, elles s’aident ou se montrent comment elles font. Elle y passe du temps, ne voit pas toujours très bien où tout cela mène mais elle continue. Après tant d’années elle ne s’est pas défaite de son habitude du travail bien fait, et donc elle ne rechigne pas devant l’effort et l’ampleur de la tâche à accomplir. Pendant des mois chacune tricote, coud, défait et refait autre chose avec ce qu’elles ont pu récupérer. Le travail ça la connaît, ça n’est pas un soucis et puis quand elles se motivent entre femmes ça va plus vite.

         Et puis un jour c’est l’installation. Ça y est elle va pouvoir voir ce que ça donne finalement cette histoire. Chacun s’y met, tout le monde s’y colle comme on dit. Méticuleusement ou de manière plus acrobatique le travail effectué prend définitivement forme et en deux jours tout est prêt : le portail et l’arbre sont couverts et c’est superbe ! Que de couleurs, ça la change des verts bleus et rouges standards si « éteints » ! Les passants intrigués et admiratifs s’arrêtent et leurs posent des questions ; elle répond bien sûr et explique son œuvre. Quelle histoire !

         Du coup, quand on lui propose de continuer et d’expérimenter autre chose comme le tissage de tapis sur de grands métiers avec des bouts de tissus récupérés, la teinture avec des matériaux naturels ou la création de coussins rembourrés avec ce qu’on trouvera, elle fonce. Et là c’est pareil tout le monde s’y met. Qu’est-ce que ça peut les faire rire de déchirer des  petites bandes de tissus pour les tisser ensuite ! Tapis après tapis, mobile après mobile, transat après transat l’intérieur d’une tente détente prend forme. Il parait que cette tente servira pour des festivals sur Blanquefort. Mais finalement que ça soit utile ou non elle ne sait plus très bien si c’est si important que ce qu’elle pensait…

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